Dans Aspie je t'M Marie témoigne avec une extrême sensibilité de sa relation amoureuse avec un homme présentant le syndrome d'Asperger. Un témoignage fort qui se veut un phare, une petite étoile pour les personnes dans la même détresse que fut la sienne. Une très belle histoire d'amour.
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dimanche 22 février 2015

Entrez dans l'histoire ...


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Tout ce temps, tout ce chemin, toute cette énergie,

tous ces élans pour te connaître, pour te comprendre

n’ont d’autre désir que celui de t’Aimer mieux,

de t’Aimer tout simplement.


1

— Et pour vous c'était un café ?
— C'est cela. Un café.
— 1 euro 50 s’il vous plaît…

Je réglai ma consommation au comptoir et m’apprêtai à quitter le bar.
L'averse qui s’abattait en continu ne me donnait guère envie de sortir. Il ne faisait pas vraiment froid mais l’humidité me rebutait. Je poussai la porte donnant sur la terrasse et la rue, et profitai de l’avancée du store déployé pour prendre le temps d’ouvrir mon parapluie. A peine protégée par le petit bouclier de toile tendue, je décidai néanmoins d’affronter la pluie qui tombait, serrée, battue par le vent. Pour rejoindre ma voiture j’empruntai le trottoir longeant la jetée faite de rochers contre lesquels, les jours de gros temps, venaient se briser les vagues. Au fond de la baie, on distinguait le port et la plage des Minimes. En face, sur la mer, à quelques encablures, le phare du Bout du Monde était nappé d'un voile brumeux. L’océan n’avait plus rien aujourd’hui de cette étendue lumineuse sur laquelle le soleil, il y avait quelques jours encore dispersait ses petits miroirs éclatés. Nous étions début septembre mais l'automne soudain, semblait déjà vouloir s'imposer.
            A plusieurs reprises des rafales retournèrent mon  parapluie et il me fallut à chaque fois faire volte-face pour le remettre à l'endroit. Un peu agacée, je  pressai le pas pour arriver plus vite à l’abri. J'accédai enfin à mon véhicule et m'y engouffrai. Je me débarrassai de mon  blouson et le déposai sur le siège du passager. Sur le pare-brise, les gouttes de pluie glissaient, se mêlaient puis roulaient, dévalant de plus en plus vite la surface lisse et pentue pour former de véritables ruisselets. Je restai un moment pensive à suivre leurs trajets croisés.




          — Etrange journée, me dis-je, mais je suis venue. J’ai eu le courage. Je l’ai fait pour lui, et pour moi aussi.
Je posai ma tête sur le volant, l’entourai de mes bras pour en faire une couronne protectrice et me laissai aller.
Les larmes arrivèrent. Comme les gouttelettes sur le carreau, elles tracèrent sur mon visage leur chemin.

Je pouvais laisser s'épancher mon soulagement car j’avais ce soir  l'impression que le tunnel s'éclairait enfin. Oh, je n’étais pas au bout ! Loin de là ! Mais la lumière se faisait. Non, je n'étais pas folle ! Non, je n'avais rien inventé, rien imaginé de stupide ou d'insensé ! Oui, j'avais bien fait de croire en moi, de croire en cette histoire, de croire en l'amour aussi ! Je tenais enfin un début d’explication, pas seulement celle du cœur, celle de la raison que j'avais cru perdre tant de fois ces dernières années. Le chemin s’ouvrait et j’étais décidée à le suivre pour aller plus loin, pour aimer davantage encore celui qui, un jour, était entré dans ma vie et l’avait bouleversée.               p.42-46
         

2

Si tout au long de ma carrière d’enseignante il m’arriva d’être confrontée à des enfants particuliers, perturbés et perturbateurs – la plupart du temps les deux à la fois –, ce fut un enfant bien singulier que l’on m’annonça en juin, pour la rentrée à venir.
— Simon est un enfant différent, m'avertit le directeur de mon établissement,
— Différent … c’est à dire ?
— Simon est autiste.  
Autiste ! J’allais avoir un petit élève autiste !
            Devançant mon inquiétude, il ajouta pour me rassurer :
— C’est un autisme très léger, et Simon n’est pas violent. *
             ...
  Simon n'exprimait que rarement son ressenti. En dépit de son détachement apparent aux événements et à son entourage, je le devinais pourtant très sensible et j’avais envie de mieux comprendre qui était vraiment ce petit garçon. Le mystère de l’autisme m’interpellait. Je me sentais curieuse et cela d’autant plus qu'intuitivement, il me semblait qu’un bout de voile se levait sur un autre mystère. A travers Simon, c’est un autre Petit Prince que je devinais. Un Petit Prince qui portait la même aura, les mêmes couleurs, les mêmes secrets que ce petit garçon tellement différent des autres enfants. En observant mon petit élève sur la cour de l’école, solitaire, perdu dans son monde, je me pris à imaginer une autre cour d'école, à quelques années de là, et, parmi d'autres enfants courant et jouant, un petit garçon aux cheveux clairs et aux yeux couleur de ciel, sage, silencieux et néanmoins élève appliqué et volontaire.
            Ce petit garçon, c’était Gabriel.       p.19-21



* Je tiens à préciser que le terme "autisme léger" est inadéquat. Il n'existe pas  "d'autisme léger" ou "d'autisme lourd". La réalité est à la fois beaucoup plus compliquée et beaucoup plus subtile. Je conçois néanmoins qu'il est difficile de trouver naturellement les termes qui conviennent. Moi-même je ne suis pas sûre d'utiliser toujours la terminologie correcte.

7

C’est donc seul que Gabriel avait réussi à surmonter sa différence. Il avait formaté sa vie en édifiant patiemment chaque étage, conscient de ce chaos qui s'opposait à faire de lui, à bientôt quarante ans, un homme épanoui et accompli. Il  s'en plaignait de plus en plus souvent. Les mêmes mots revenaient : 
— Je me sens en décalage avec tout. Rien ne colle. Je ne suis dans les temps pour rien.
         …
        J’avais donné à Gabriel l’impulsion pour quitter le cocon familial, mais ce fut bien à sa persévérance et à son attrait pour les études qu'il dut son entrée dans la vie active avec sa réussite au concours, réussite décrochée grâce aux notes obtenues à l'écrit. Excepté l'espagnol, les épreuves orales s’étaient en effet avérées peu concluantes. Son exposé sur Mondrian, pourtant un de ses peintres de prédilection avec Magritte, n’avait pas reçu l'appréciation espérée, mais le pire fut son développement sur les tenants et les aboutissants de la pratique sportive pour lequel il se fourvoya sur un terrain n’ayant rien à voir avec la pédagogie.
         ….

Il se classa troisième sur la liste complémentaire, assuré d’être appelé très vite. J’en fus la première avertie.
        …    p.41-45



10
                ........

            Des balises enfin se mettaient en place. Mes lectures, mon travail auprès de Simon, plusieurs équipes éducatives avec les professionnels hospitaliers, et maintenant les cafés-rencontres m’éclairaient sur les aptitudes et les déficiences liées au TSA.
                 ...
            La plus importante des révélations, la plus douloureuse aussi fut celle concernant l’empathie, ou plus exactement le manque d’empathie, des autistes dont j'avais eu maintes fois à faire les frais, sans comprendre les raisons qui amenaient Gabriel à agir avec tellement de détachement, voire d'indifférence, à ce qui pouvait m'arriver de fâcheux.
            Je ne pouvais rien comprendre évidemment de ce manque d’empathie qui est une constante des plus flagrantes d’un syndrome que je n’avais pas encore identifié. 
             ....
Ah, Petit Prince ! Il fallait vraiment que je t'aime pour continuer à espérer et croire en toi !
            ...
            A ma place, sans doute bien des femmes auraient tourné les talons pour éviter de sombrer dans une relation destructrice.   p.61-81



11 

......
 
Ma pratique d'une année auprès de Simon et les partages avec le groupe m’orientaient, après toutes ces années de souffrance, sur des pistes tangibles qui n'étaient pas pour autant des chemins de certitude, et cela d’autant moins que rien n’avait trait aux relations sentimentales. Ce qui pouvait m’ôter du doute fût que Gabriel acceptât de m'écouter et que nous puissions, dans un premier temps, confronter nos points de vue, car je le savais capable de  poser sur lui un regard objectif et admettre des vérités sur les aspects de sa personnalité qui gênaient ses comportements. En toute simplicité, nous avions déjà abordé sa susceptibilité ainsi que les aspects saugrenus et décalés de certains de ses agissements. Il convenait alors : 
— Tu n’as pas tout à fait tort .
J’avais donc bon espoir de l’éveiller à la vérité de son mystère.
— Tu es la seule femme qui a prêté attention à moi, et la personne qui me connaît le mieux. 
    J’avais été terriblement émue de cette confidence.

Ô si tu savais, mon Petit Prince, quel Amour a pu animer cette quête de toi, cette envie de te connaître, cette envie de sonder tes plus profondes et tes plus belles pensées !  Oui, tu étais secret mais je voulais aller au bout de ce secret pour t’aimer bien davantage.  p.84-85

...

12
          ...


Gabriel avait forcé son intellect à se persuader, à le persuader, que chaque événement ou chose avait une explication rationnelle. Il le disait haut et fort et je sentais que c’était autant pour me persuader que pour s’en convaincre lui-même, pour montrer qu’il ne redoutait rien. Pour se rassurer. Il n’en restait pas moins vrai que lorsque l’événement se présentait pour la première fois et qu’aucun tiroir ne possédait la fiche : « expérience numéro tant », son cerveau reptilien se branchait sur le mode « panique à bord ».

… 

      Paradoxalement, sa naïveté pouvait le faire tomber dans l'excès inverse. Que quelqu’un se montre un tant soit peu attentif, il se livrait alors à n'importe quelle confidence se laissant en contrepartie conduire à n'importe quoi au risque de tomber dans les subtilités les plus mesquines. Gabriel le méfiant, Gabriel le rigide adhérait alors de bonne grâce à des dogmes qu’il avait pu combattre la veille, avec d’autres certitudes. Il racontait ainsi, à tort et à travers sa vie, et la mienne parfois, livrant à des gens que cela n’intéressait nullement, des précisions sur ses activités ou sur notre relation.


C’est aussi cette défaillance, cette inaptitude à juger ce qu’il est bon de dire ou de garder secret qui pouvait le jeter dans la gueule de n’importe quel loup.
          ...
Il avait pu avec moi accéder au chemin d’une plus grande confiance l’autorisant à aller vers les autres plus facilement, mais je n’avais pas eu le temps de poser les jalons d’une méfiance raisonnée. Sa nouvelle liberté, celle de s’exprimer plus facilement, celle d’évoluer en société avec plus de facilité à cacher sa défaillance, multipliait les risques de lui faire croiser des gens malintentionnés. Je savais qu’il ne pourrait s’en préserver et qu’il se mettait en péril avec des discours, des confidences qu’il faisait de plus en plus allègrement. Je me réjouissais de cette ouverture mais je savais que personne autour de lui n’était en mesure de l’initier à la réserve nécessaire et à une contrepartie intelligente qui pourrait le mettre à l’abri des abus.

      ...   



....
 
Mon analyse pourrait sans doute être développée et rectifiée. Les professionnels de l’autisme sauraient mieux que moi étudier tous les points pour les analyser plus clairement et plus pertinemment. J’avoue que bien des choses m’échappent encore concernant ce que Gabriel est capable de recevoir, percevoir, coder et décoder. Si j’ai, à ce jour, beaucoup d’éléments de réflexions dans mes cartons, les stratégies qui pourraient m’aider à me sentir mieux et faire prendre conscience à Gabriel où se situent les cinq lettres du verbe AIMER sont quasi nulles. Stratégie est le mot employé par les professionnels, qu’ils soient praticiens ou chercheurs. Je trouve ce mot tellement empreint de l'idée s’apparentant à une manipulation à mettre en œuvre, que devant l’innocence de Gabriel je ressens une espèce de culpabilité à agir en ce sens. Je considère qu’ amour et stratégie sont antinomiques, et c’est bien là tout mon problème. Un problème d’état d’âme que n’a pas celle qui s’impose aujourd’hui pour tout détruire du chemin parcouru. On peut aimer une personne présentant des TSA, on ne peut jamais être sûr d’être aimé d’elle. Aimé d’amour je veux dire. Il faut se contenter du tourisme, ou du bien-être quotidien. Il faut se contenter de rituels et de routine. Il ne faut rien attendre, juste se laisser surprendre. Il n’empêche que je suis aujourd’hui persuadée que c’est en s’imprégnant, en marquant l’inconscient des neuroatypiques que l’amour les aide à s’élever. L’amour silencieux et invisible. L’amour absolu. Celui qui donne et ne doit pas attendre en retour. Emetteur-récepteur. Un point c’est tout. Mais si le message coince quelque part entre le récepteur et le renvoyeur, les ondes elles, font bien leur chemin. J’en suis à ce jour persuadée. Cet amour toujours renouvelé, permet à la personne atteinte de TSA de s’élever au rang d’être humain dans toute sa plénitude de la même manière que toute personne neurotypique.

p. 95 du paragraphe 12 

 Lire la préface de Maryse Maligne ici :  http://mariedardillac.blogspot.fr/2015/02/preface.html


5 commentaires:

  1. Cette page, les pages de mon blog, sont aussi les vôtres, comme pourrait l'être un fil de discussion sur un forum ou un réseau social. N'hésitez pas à y ajouter votre commentaire, pour que de commentaire en commentaire on puisse faire de ce site un véritable lieu d'échanges. C'est d'ailleurs le sens que je veux donner à mon livre. Qu'il puisse être un livre qui se lit à deux pour découvrir ensemble, parents-ados, ou partenaires, pour s'éclairer mutuellement et surtout permettre de rebondir pour ouvrir le dialogue.

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  2. Je lis, je sens l'émotion monter au fil des lignes. Bon week end Marie.

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  3. Beautiful!!! but I too, reading, felt much emotion and, also, a little sadness...how much effort.... ; the awareness of the effort that the people who love us does to undestand and help us....gaspes!
    the guilt (even if irrational) comes. and, with that, the sadness....effort..."decalage", tears..
    Good night. Martino da Padova (Italy)

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  4. Merci Elisabeth, Thank you Martino. Pour moi aussi beaucoup d'émotion à savoir combien cette histoire peut toucher. Don't forget there are some laughs, also ...droll situations.

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  5. Chère Marie, Tout comme l'amour, les troubles du développement ne connaissent pas de frontières et nous recevons ici de nombreux couples qui se reconnaîtraient sans doute dans votre histoire. En parcourant les passages de votre livre accessibles depuis votre blog, deux pensées nous viennent à l'esprit. Premièrement, oui, on peut tomber amoureux d'un Aspie, follement amoureux même, pour toutes ses caractéristiques si singulières ! Et votre histoire semble vouloir illustrer l'authenticité de cet élan. Deuxièmement, oui, des clefs de lecture pour mieux comprendre, accepter, et s'ajuster parfois sont les bienvenues. Et je vois votre démarche comme une contribution personnelle à une meilleure diffusion de l'information sur l'univers Aspie. En ce sens, nous souhaitons vous encourager et vous souhaitons une bonne continuation, que votre ouvrage puisse faire échos à de nombreuses personnes. Très cordialement, L équipe de la clinique du professeur Tony Attwood.

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